Pourquoi on ne se sent pas vraiment adulte (même à 50 ans)
À partir de quel moment est-ce qu’on devient adulte ? La carte d’identité a une réponse nette : dix-huit ans, et te voilà majeur. Le sentiment du dedans, lui, reste beaucoup plus flou. Ce moment où on se dirait enfin « ça y est, je suis une grande personne », il a une fâcheuse tendance à se faire attendre, parfois toute une vie.
Dans le dernier épisode solo de En vrai et en vrac, je pose une question que je traîne depuis longtemps. Mes enfants ne sont plus des enfants, sans être tout à fait des adultes. J’avance, moi, vers la cinquantaine. Et certains jours, dans ma tête, j’ai huit ans. Du coup je me retrouve à me demander, très sérieusement : lequel de nous est l’adulte dans cette maison ?
Je n’ai pas de réponse à te vendre. J’ai surtout trois pistes qui se contredisent, et une conviction qui se renforce un peu plus à chaque fois que j’y reviens.
Pourquoi on ne se sent presque jamais adulte à l’intérieur
Quand j’essaie de répondre honnêtement, je tombe sur un truc déroutant : dans ma tête, je n’ai pas un âge. J’en ai plusieurs, et ils cohabitent dans la même journée.
Il y a la fille de dix-sept ans, pleine d’ambition et de convictions tranchées, qui doute aussi énormément. Il y a la femme de trente-cinq ans qui se croit enfin posée, stable, sûre d’elle, avant de retomber pile sur ses zones fragiles. Et il y a l’enfant de huit ans, celle qui débarque sans prévenir et fait valdinguer la belle assurance des deux autres.
Ce décalage porte un nom du côté de la recherche : l’âge ressenti, ou âge subjectif. Passé un certain cap, beaucoup d’adultes se sentent plus jeunes que leur âge réel, parfois de dix ou quinze ans. Tu ne décales donc pas toute seule dans ton coin. Ce noyau intérieur qui refuse de suivre le calendrier du corps, on le partage à peu près tous.
On n’efface pas l’enfant qu’on a été, on empile
C’est ma première piste. On ne remplace pas qui on a été, on ajoute par-dessus, façon poupée russe.
L’enfant de huit ans ne disparaît pas quand arrive l’ado, qui ne s’efface pas davantage quand arrive l’adulte. Chaque version reste là, rangée à l’intérieur. Et ce rangement ne suit pas une jolie frise chronologique bien propre. Notre cerveau classe plutôt par émotion : une peur, une vexation, un fou rire un peu trop fort, et nous revoilà rebranchés en une seconde sur la gamine que nous étions.
C’est l’enfant intérieur dont parle souvent la psychologie, version sans guimauve. Inutile d’aller câliner une mini-version de toi devant un miroir. Ce qui compte, c’est de remarquer qu’une part ancienne de toi continue de réagir, de s’emballer, de bouder, longtemps après que ton corps a poursuivi sa route de son côté.
Parce que le corps, lui, avance. Sauf qu’on ne se voit pas vieillir en direct. Le cheveu blanc, la ride, le petit changement du visage : tout ça nous échappe au jour le jour. Puis un matin, une photo ou un reflet nous rattrape, et on se dit, un peu surpris : tiens, quelque chose a bougé. La bascule ne se vit pas en continu. Elle se découvre d’un coup, en après-coup.
S’adapter aux codes : signe de maturité ou vieux réflexe d’enfant ?
Deuxième piste, et elle me trouble encore plus. Regarde comme on sait passer d’un monde à l’autre. Un dîner un peu mondain, une discussion entre ados, un rendez-vous avec des institutionnels, un repas de famille : à chaque fois, on ajuste son langage, son énergie, son débit, presque sans y penser.
On appelle ça l’adaptation, et on la range volontiers parmi les compétences d’adulte. Or cette capacité à lire les codes d’un groupe, c’est exactement ce qu’un enfant développe en tout premier. Il observe, il imite, il ajuste. Et il le fait pour des raisons très tendres : être accepté, avoir la paix, faire partie de la bande, être aimé. L’enfant qui sent monter l’orage familial et qui adapte aussitôt son comportement n’a pourtant rien d’un adulte.
Du coup, la question se retourne sur moi. En grandissant, est-ce que je me suis vraiment perfectionnée, ou est-ce que j’ai gardé ce vieux réflexe en lui donnant un nom plus flatteur ?
Le risque, quand on excelle à ce jeu, porte aussi un nom : la suradaptation. À force de se mouler dans les attentes de tout le monde, on finit par ne plus très bien savoir à quoi ressemblait son propre code, celui d’avant, quand personne n’était en face. Maîtriser les codes fait peut-être de toi quelqu’un de très entraîné à deviner ce qu’on attend, sans que ça signe pour autant une vraie maturité.
« Tu verras quand tu seras grand » : devenir celui qu’on détestait ?
Troisième piste, et celle-là, je te préviens, elle pique un peu.
Enfant, je détestais les adultes. Leur sérieux, leur fatigue affichée, leur colère, leurs injustices jamais reconnues. Et par-dessus tout, je détestais cette phrase : « tu verras quand tu seras grand. » Traduction : tu ne peux pas comprendre, je ne te donnerai pas de quoi comprendre, et je n’ai pas à me justifier. Petite, je la recevais comme une porte qu’on me fermait au nez, avec ce message en filigrane que ma place était de me taire.
Me voilà aujourd’hui de l’autre côté de cette phrase, adulte et mère à mon tour. Alors la question monte, un peu acide : devenir adulte, est-ce que ça revient à trahir l’enfant qu’on était ? À se transformer, doucement, en cette personne contre qui on s’indignait à huit ans ?
Je fais attention à ne pas resservir la fameuse réplique. Et il m’arrive quand même d’entendre sortir de ma bouche des phrases très adultes, très posées, devant lesquelles une petite voix intérieure me regarde de travers : je t’ai vue, là. Tu ne serais pas si fière de toi si tu te voyais faire avec mes yeux d’enfant.
Peut-être qu’une partie du travail d’une vie tient là. Faire de la place à cet enfant au lieu de le faire taire pour rentrer dans le rang. Lui dire, parfois : tu avais raison, et maintenant je peux te défendre, ce que je ne pouvais pas faire à l’époque.
Alors, c’est quoi, être adulte, au fond ?
J’ai rassemblé mes pistes en espérant secrètement qu’une l’emporterait sur les autres. Aucune ne gagne.
La première me souffle qu’on ne devient peut-être jamais tout à fait adulte à l’intérieur, qu’un noyau reste hors d’âge quoi qu’il arrive. La deuxième me glisse qu’on fait peut-être semblant d’être adulte depuis l’enfance, puisqu’on a été entraîné pour ça très tôt. La troisième murmure qu’on devient adulte en perdant quelque chose au passage : un bout de l’enfant qui rêvait, qui espérait, qui réclamait surtout un peu plus d’attention.
Trois directions, trois réponses qui refusent de se rejoindre. Et entre elles, une idée qui me suit depuis l’enregistrement : être adulte ressemble moins à un état qu’on atteindrait une bonne fois pour toutes qu’à un rôle qu’on tient pour les autres, pendant qu’à l’intérieur, on reste joyeusement hors d’âge.
Reste cette dernière question, que je te laisse comme je l’ai laissée au micro : et si, certains jours, c’était carrément plus chouette d’avoir huit ans dans la tête ?
Cet épisode ne referme rien, et c’est volontaire. Si la question te travaille toi aussi, viens l’explorer avec moi dans l’épisode « Quand on devient adulte » de En vrai et en vrac*, sur ta plateforme d’écoute habituelle. Et si une de ces trois pistes t’a parlé plus que les autres, je serais curieuse de savoir laquelle.*
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🎧 Vivre et accepter ses émotions
Conseils pour toi, lecteur ou auditeur
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✅ Nourris-toi de petits plaisirs quotidiens
✅ Entoure-toi de personnes qui te soutiennent
✅ Cherche des espaces pour t’exprimer (écriture, art, parole…)
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Souviens-toi : tu n’es pas seul.e, et chaque émotion peut devenir matière à transformer.
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