Aller mieux ne veut pas dire aller bien : la santé mentale comme continuum
Est-on en bonne santé mentale uniquement quand on va bien ?
C’est l’une des questions qui structurent cet épisode d’En vrai et en vrac, avec Christelle, fondatrice du média Musaé et auteure de Full Santé Mentale aux éditions Vuibert. Et sa réponse a quelque chose de libérateur pour quiconque a déjà eu l’impression d’échouer à « aller bien » : la santé mentale n’est pas un état fixe, c’est un continuum.
Une idée simple en apparence, qui change radicalement la façon dont on peut prendre soin de soi.
La santé mentale est un continuum, pas un état
On a longtemps présenté la santé mentale comme une frontière binaire : d’un côté les gens qui vont bien, de l’autre les gens malades. Cette représentation est fausse, et elle est source d’une bonne partie du tabou qui entoure le sujet.
La réalité ressemble bien plus à un continuum, comme pour la santé physique. Personne ne dit qu’on est en bonne santé physique uniquement quand on est au sommet de sa forme. On peut avoir mal au dos, traîner un rhume, vivre avec une pathologie chronique, et continuer à fonctionner. La santé physique se vit dans une oscillation permanente entre des hauts et des bas, des creux et des pics.
La santé mentale fonctionne exactement de la même façon. Elle est faite d’obstacles et de ressources qui nous sont propres ou liés à la société, et qui nous font tenir plus ou moins bien. Les ressources peuvent être des liens sociaux forts, une histoire personnelle sans trauma majeur, des conditions socio-économiques favorables. Les obstacles peuvent être un patrimoine génétique vulnérable, un désert médical, des inégalités vécues, des expériences difficiles.
Là où ça change tout : à ressources et obstacles équivalents, deux personnes peuvent se situer à des points très différents du continuum à un moment donné. Et la même personne peut se déplacer le long de ce continuum au fil des semaines, des mois, des années.
Aller mieux ne veut pas dire aller bien
Voilà l’une des phrases les plus utiles à retenir de cet épisode.
L’objectif réaliste, en santé mentale, ce n’est pas d’atteindre un état de bien-être permanent. C’est de se déplacer dans le bon sens sur le continuum. Quitter le creux dans lequel on est tombé. Reconstruire des ressources. Retrouver des espaces de respiration dans une période difficile.
Pourquoi cette nuance est cruciale ? Parce que viser « aller bien tout le temps » est une promesse impossible à tenir, qui produit de la culpabilité à chaque écart. Viser « aller mieux » est un horizon mobile, atteignable, qui valorise chaque petit pas dans la bonne direction.
Concrètement : quelqu’un qui sort d’un burn-out et qui retrouve la capacité de répondre à un email sans avoir le ventre noué va mieux, même s’il ne va pas encore bien. Une personne qui vit avec une dépression chronique et qui a réussi à se lever ce matin va mieux, même si la journée reste difficile. Quelqu’un qui traverse un deuil et qui s’autorise un moment de joie au milieu va mieux, même si la peine est encore très présente.
Le continuum permet de reconnaître ces déplacements, et de leur donner la valeur qu’ils méritent.
Pourquoi l’injonction au bonheur fait du mal
Une des grandes forces de Christelle, dans l’épisode, est sa critique frontale de ce qu’elle appelle le « game de la performance ». L’idée que le bonheur lui-même est devenu une performance à atteindre : être au max de sa joie, au max de sa réussite, au max de ses rencontres.
Cette injonction est partout. Sur les réseaux sociaux, dans le marketing, dans une certaine vulgate du développement personnel qui pousse à viser la « meilleure version de soi-même ». Christelle est très claire sur ce point : cette quête est non seulement épuisante, elle est délétère pour la santé mentale.
Pourquoi ? Parce qu’elle pose la barre à un endroit impossible à atteindre durablement. On n’est jamais assez « meilleur ». Et chaque fois qu’on n’y arrive pas, le coût psychique est double : il y a la fatigue de l’effort, plus la culpabilité de ne pas y être parvenu.
Pire, cette injonction individualise la responsabilité de la santé mentale. Si tu vas mal, c’est de ta faute. Tu n’as pas assez travaillé sur toi. Tu n’es pas assez résilient. Or, la santé mentale dépend aussi de structures sociales, économiques, relationnelles. Faire reposer toute la charge sur l’individu, c’est ignorer la moitié de l’équation.
L’approche par le continuum fait l’inverse. Elle accepte les hauts et les bas comme une réalité humaine normale, pas comme un échec personnel.
Le rétablissement : vivre avec, pas guérir de
Pour les troubles psychiques (dépression, trouble bipolaire, schizophrénie, troubles addictifs), il existe un concept central que Christelle remet en avant : le rétablissement.
Le rétablissement n’est pas la guérison. Aujourd’hui, la médecine ne guérit pas un trouble bipolaire ou schizophrénique comme on guérit d’une grippe. En revanche, on peut se rétablir, c’est-à-dire apprendre à vivre avec son trouble en mobilisant les bonnes ressources : un suivi psy, parfois un traitement médicamenteux, un emploi, un cercle social, des passions.
Cette logique du rétablissement vient compléter celle du continuum. Une personne avec un trouble psychique peut tout à fait être en bonne santé mentale à un moment donné. Et une personne sans trouble psychique diagnostiqué peut tout à fait être en mauvaise santé mentale parce qu’elle est isolée, parce qu’elle traverse une crise, parce qu’elle vit avec un stress post-traumatique non identifié.
Cette double déconnexion (trouble psychique ≠ mauvaise santé mentale, absence de trouble ≠ bonne santé mentale) est ce qui permet de sortir d’une lecture stigmatisante et binaire du sujet.
Apprendre à écouter (et à se laisser écouter)
Si une seule chose devait être retenue de cet épisode, ce serait celle-ci : prendre soin de la santé mentale, ce n’est pas affaire de spécialistes uniquement. C’est une compétence quotidienne, et son outil principal est l’écoute.
Apprendre à s’écouter soi, pour reconnaître où on en est sur le continuum. Apprendre à écouter l’autre, sans vouloir tout de suite donner un conseil ou résoudre. Faire baisser le bruit ambiant, à l’intérieur de notre tête et à l’extérieur, pour laisser de la place à ce qui se dit vraiment.
Christelle insiste sur un point qui mérite d’être souligné : la solitude subie est sans doute le facteur le plus délétère pour la santé psychique. Pas la solitude choisie, qui peut être ressourçante, mais la solitude qu’on n’a pas voulue, celle qui laisse seul avec un mal-être qui grossit et finit par devenir la seule réalité.
Lutter contre cette solitude, c’est aussi un acte de santé mentale. À deux niveaux : celui de la personne qui se laisse approcher, et celui de l’entourage qui apprend à approcher avec justesse.
Écouter l’épisode
Dans cet épisode, Christelle aborde également la critique de la définition OMS de la santé mentale, le piège de la « diet culture » sur les jeunes filles, et ce qu’elle a vécu en 2025, l’année où Musaé a vacillé.
Un épisode d’En vrai et en vrac à écouter sur toutes les plateformes d’écoute. Pour aller plus loin, son livre Full Santé Mentale est paru en octobre dernier aux éditions Vuibert.
Où suivre Christelle et aller plus loin
Découvre Christelle sur Instagram ➔ @musaetomorrow
C’est le média engagé full santé mentale de Christelle. Tu peux également acheter son livre Full Santé mentale aux éditions Vuibert.
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